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BLOY Léon  

Dans les ténèbres

2-84137-308-6 - Année : 2014 - 152 Pages - 19 €
Précédé de Léon Bloy devant les canons par François Angelier

COMMANDE


Nous sommes des dormants pleins des images à demi effacées de l’Éden perdu, des mendiants aveugles au seuil d’un palais sublime dont la porte est close. Non seulement nous ne parvenons pas à nous voir les uns les autres, mais il nous est impossible de distinguer, au son de sa voix, notre voisin le plus proche.

Écrit entre juillet et octobre 1917, paru posthume en juillet 1918, Dans les ténèbres est, au sens fort, premier, du mot, une œuvre «terrible»: un chant où la terreur et la désolation s’offrent en basse continue; mais une terreur au loin qui, accrue d’une soumission sans faille aux divins décrets, se pare d’une sérénité sombre, témoigne d’une résignation hantée. Non l’ultime coup de griffe d’un vieux lion d’arène lassé de dilacérer la chair fade de ses ennemis, non le chant du cygne d’un zélote désenchanté ou d’un pieux croisé ayant nostalgiquement remisé son glaive au magasin des souvenirs, d’un vieux sonneur de tocsin aux paumes sciées par la corde, mais le vibrant testament d’un prophète, certes las de labourer le désert, mais qui sent venir, avide, l’ultime secousse. La lame qui va tout emporter, le tremblement dernier. Bloy nous offre là une fusion de tous ses cris, le faisceau de tous ses combats, l’entier creuset de toutes ses colères.





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SOMMAIRE et EXTRAIT

LÉON BLOY DEVANT LES CANONS
Léon Bloy, le catholicisme et la guerre par François Angelier

Préface
I. Le mépris
II. Les apparences
III. La volupté
IV. L’attente
V. La peur
VI. Le cœur de l’abime
VII. Les aveugles
VIII. Un sanglot dans la nuit
IX. La douleur
X. Le canon
XI. Le miracle
XII. Le dernier cri
XIII. La putréfaction
XIV. L’avènement inimaginable
XV. La frontière
XVI. Commémoration
XVII. Le désastre intellectuel
XVIII. Un solécisme
XIX. L’inventaire des âmes
XX. Les nouveaux riches
XXI. L’aveugle-né


EXTRAIT
C’est la plus banale des illusions de croire qu’on est réellement ce qu’on paraît être, et cette illusion universelle est corroborée, tout le long de la vie, par l’imposture tenace de tous nos sens. Il ne faudra pas moins que la mort pour nous apprendre que nous nous sommes toujours trompés. En même temps que nous sera révélée notre identité si parfaitement inconnue de nous-mêmes, d’inconcevables abîmes se dévoileront à nos vrais yeux, abîmes en nous et hors de nous. Les hommes, les choses, les événements nous seront enfin divulgués et chacun pourra vérifier l’affirmation de ce mystique disant qu’à partir de la Chute, le genre humain tout entier s’est endormi profondément.
Sommeil prodigieux des générations, naturellement accompagné de l’incohérence et de la déformation infinies de tous les songes. Nous sommes des dormants pleins des images à demi effacées de l’Éden perdu, des mendiants aveugles au seuil d’un palais sublime dont la porte est close. Non seulement nous ne parvenons pas à nous voir les uns les autres, mais il nous est impossible de distinguer, au son de sa voix, notre voisin le plus proche.
Voici ton frère, nous est-il dit. Ah! Seigneur, comment pourrais-je le reconnaître dans cette multitude indiscernable et comment saurais-je s’il me ressemble, puisqu’il est fait à votre image, autant que moi-même et que j’ignore ma propre figure? En attendant qu’il vous plaise de me réveiller, je n’ai que mes songes, et ils sont quelquefois épouvantables. Combien plus difficilement débrouillerais-je les choses! Je crois à des réalités matérielles, concrètes, palpables, tangibles comme le fer, indiscutables comme l’eau d’un fleuve, et une voix intérieure venue des profondeurs me certifie qu’il n’y a que des symboles, que mon corps lui-même n’est qu’une apparence et que tout ce qui m’environne est une apparence énigmatique.
Il nous est enseigné que Dieu ne donne son Corps à manger et son Sang à boire que sous les apparences de l’Eucharistie. Pourquoi voudrait-on qu’il nous livrât d’une manière moins enveloppée ne fût-ce qu’une parcelle infime de sa création?
Pendant que les hommes s’agitent dans les visions du sommeil, Dieu seul capable d’agir fait réellement quelque chose. Il écrit sa propre Révélation dans l’apparence des événements de ce monde et c’est pour cela que ce qu’on nomme l’histoire est si parfaitement incompréhensible.
Sans aller plus loin, est-il possible de concevoir un annaliste satisfaisant de la guerre mondiale dont nous croyons être les témoins depuis trois ans? À supposer que ce téméraire ne s’enlise pas du premier coup dans le marécage infini des documents, comment s’y prendra-t-il pour les juxtaposer de façon plausible? Rien que d’y penser, le cœur défaille et la raison s’épouvante.
Dans quelques années que restera-t-il des millions de soldats que l’empereur allemand a jetés sur le monde pour le piétiner et l’asservir? Que restera-t-il de ce criminel et que restera-t-il de nous? De la poussière et un poème de désolation inouïe. Ce sera toute l’histoire, toute l’apparence de l’histoire. Ceux qui viendront après nous n’y comprendront rien, sinon que le temps de la vie apparente est vraiment très court et que les événements sont des nuages plus ou moins noirs, mais infailliblement dissipés, ce qui n’avait pas besoin d’une aussi colossale démonstration.
Pourquoi, en ce moment, suis-je obsédé du psaume In exitu où il est parlé des «idoles des nations»? Voici une très belle femme infiniment spirituelle, adorée d’une multitude, capable, dit-on, de damner des saints. Voici, d’autre part, un homme d’État très fameux, universellement admiré pour son éloquence et sa perspicacité. Deux idoles!
«Ils ont une bouche», me dit l’Esprit-Saint, «et ils ne parleront pas; ils ont des yeux et ne verront pas; ils ont des oreilles et n’entendront pas; ils ont des narines et ne sentiront pas; ils ont des mains sans pouvoir toucher; ils ont des pieds sans pouvoir marcher, et ils ne pourront tirer un cri de leur gosier. Que ceux qui les font», est-il ajouté, «leur deviennent semblables, avec tous ceux qui mettent en eux leur espérance.»
C’est devenu un lieu commun de dire que le miracle est la restitution de l’ordre. Il n’y a pourtant pas d’autre moyen de démontrer la pérennité des apparences! Tout le monde croyait ce mendiant boiteux de naissance. Pierre lui dit: «Je n’ai ni or ni argent, mais ce que j’ai, je te le donne». Aussitôt l’infirme est parfaitement guéri. Qu’avait-il donc à donner, le Prince des Apôtres, et que manquait-il à ce misérable? La seule chose nécessaire, le Paradis terrestre.
Pierre n’avait cessé de veiller depuis le chant du coq pascal et le mendiant de la Porte magnifique était profondément endormi. Pierre lui avait dit d’abord avec une autorité irrésistible: «Regarde-moi! » et le dormeur, entrouvrant les yeux, avait aperçu, pour la première fois, l’Intégrité primordiale, les collines surnaturelles du Jardin de volupté, les sources infiniment pures, les végétations salutaires, les avenues inexprimables de ce lieu de l’Innocence. Tout cela sur le visage et dans les yeux du Pêcheur d’hommes que Jésus avait choisi.
Il n’en fallait pas plus pour dissiper instantanément les apparences et restituer la santé parfaite, la vie même, à un malheureux qui ne savait pas mieux que de mendier l’illusion d’un morceau de pain à des malheureux comme lui qui avaient l’illusion de posséder quelque chose. Il est même dit que l’ombre de Pierre guérissait.
Nous avons aujourd’hui son 260e successeur. On ne sait pas s’il a une ombre ou s’il n’est lui-même qu’une ombre. Mais on ne parle d’aucun miracle et son visage n’éveille chez personne le plus lointain souvenir du Paradis perdu. C’est le seul d’entre les Vicaires du Fils de Dieu qui ait proclamé, urbi et orbi, la neutralité de Notre Seigneur Jésus-Christ. C’est une apparence de pape, un peu plus visible peut-être et certainement plus effrayante que les apparences d’empereurs, de rois ou de républiques qui se pressent à la porte rouge de l’Apocalypse, laquelle va s’ouvrir toute grande sur l’abomination de l’Enfer.