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BRETIN-CHABROL Marine  

L'arbre et la lignée

Métaphores végétales de la filiation et de l'alliance en latin classique

2-84137-285-0 - Année : 2012 - 468 Pages - 34 €
COMMANDE


Certaines métaphores végétales de la filiation nous sont familières en français : on parle de « racines » ou de « branches » familiales, on se déclare parfois « de souche », et le schéma qui permet de représenter notre parentèle sous la forme d'un arbre généalogique nous paraît un accessoire indispensable à toute enquête portant sur les origines d'un nom ou d'une lignée. Pourtant, ces images ont une histoire, et les métaphores banales que nous utilisons véhiculent un discours sur la filiation qui met en question les pratiques réelles et les institutions légales.
L'étude du vocabulaire que les Romains empruntent à la terminologie botanique ou agricole pour l'appliquer à des relations de filiation ou d'alliance éclaire la dimension idéologique portée par ce lexique : penser l'adoption en terme de « greffe » ( insitio, insitiuus, inserere), la filiation légitime sur le modèle de la reproduction à l'identique que permettent le bouturage ou le marcottage ( propago, suboles), le mariage sur le modèle d'une coopération complémentaire entre la vigne et le support vivant d'un arbre ( maritare, maritus) contribuent à définir la lignée comme un ensemble organique, une stirps, dont l'identité perdure à travers le temps, incarnée successivement par chacun de ses membres. A travers ces métaphores, un modèle emprunté à la nature vient ainsi légitimer l'ordre social conservateur protégeant les grandes familles de la nobilitas romaine.
L'objet de cette étude relève donc à la fois de la lexicologie (saisir les implicites d'une métaphore lexicalisée), de l'anthropologie (identifier un discours sur la filiation qui se démarque des pratiques et du droit romains) et de la littérature latines (repérer les contextes rhétoriques et génériques de l'emploi de ces métaphores), et propose plus généralement une réflexion sur la place que chacun est prêt à reconnaître à la nature ou à la culture dans l'établissement d'une filiation. L'enquête se fonde sur la lecture de textes littéraires, agronomiques et juridiques produits en latin entre le IIe siècle av. J.-C. et le IIe siècle apr. J.-C., éclairés si nécessaire par l'examen de textes grecs de référence.




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SOMMAIRE

Avant-propos

—Introduction

1. Tailler la famille au sécateur ?
2. Être ou ne pas être « de souche »
3. Une certaine idée de la filiation


PREMIERE PARTIE
—LE PRET A PENSER DE LA METAPHORE

1. Ce lion est un tigre ? La métaphore, entre écart et similitude
2. Français de souche ou de feuillage : métaphore éteinte et métaphore vive
3. Tête = fruit rond : matrice métaphorique, concept métaphorique
4. Métaphore et vérité : le régime des similitudes
5. L'oncle-racine (toš-huk) et son neveu (selek) dans l'île de Roti : métaphores et « terminologies indigènes »
Conclusion : métaphores, comparaisons, analogies, de la rhétorique à l'anthropologie

DEUXIEME PARTIE
DU BON USAGE DES ARBRES :
DÉFINITIONS ET PRATIQUES DES ANCIENS


Chapitre I : ÉCRIRE SUR LES PLANTES EN GRÈCE ET A ROME

1. Théophraste : penser / classer les végétaux
2. Caton : respecter coutumes et rituels pour dominer la nature
3. Varron : vers une agronomie rationnelle
4. Virgile : labor omnia uicit improbus
5. L'optimisme de Columelle
6. Pline : entre stoïcisme et paradoxographie
Conclusion : une agriculture de papier ?


Chapitre II : Parties des plantes

A. Étude lexicale

1. Stirps : de la souche à la branche, la croissance verticale de la plante
—a. Une formulation antique de la notion de matrice métaphorique ?
—b. La souche, une partie de l'arbre génératrice
—c. La racine, au fondement de la plante
—d. La partie et le tout : de la branche à la plante, la singularité de stirps
2. Suboles, pullus : rejets et rejetons, les nourrissons de la plante
—a. Pullus : matrice métaphorique et connotations zoologiques
—b. Suboles : le nourrisson de la plante et sa croissance
—c. Le rejet : parasite ou espoir d'une nouvelle plante
3. Semen, satus : la semence et la graine, l'être en puissance, la plante semée
—a. Unité de la notion : un principe de causalité biologique
—b. Calque sémantique et allusion littéraire : du Thébain « autochtone » au Latin « de souche »

B. L'arbre : des parties au tout

1. Pourquoi distinguer les parties de l'arbre ?
—a. À chaque partie son usage
—b. La méthode comparative d'identification des espèces
—c. Parties des plantes et parties des animaux chez les philosophes du Lycée
2. Le corps organique de l'arbre
—a. Analogie fonctionnelle
— —(a) L'organisme végétal
— —(b) « L'arbre est un homme inversé »
— —(c) Fortune inégale de cette image chez les agronomes romains
— —(d) Une analogie médicale : le fœtus comme un arbre
— b. Analogie formelle : l'arbre debout
— —(a) Image poétique
— —(b) Image technique
3. L'arbre comme ensemble
—a. Limite des analogies et spécificité du végétal
—b. De la longévité des plantes
—c. Plante-mère et plante fille chez les agronomes romains
—d. La partition de l'arbre par le droit

Conclusion : l'arbre, à la fois corps organique et corps complexe


Chapitre III : Techniques culturales

A. La marcotte

1. Étude lexicale
—a. Étymologie et dérivés
—b. Définitions
— —(a) propago, -inis, f.
— —(b) propago, -are, -aui, -atum
— —(c) propagatio, -onis, f.
2. La marcotte : une technique de reproduction végétative
—a. Théophraste : conserver l'espèce à l'identique
—b. Caton et la pratique
—c. Varron : choisir le moment opportun
—d. Virgile : améliorer l'espèce par un travail constant
—e. Columelle : perpétuer l'espèce à l'infini
—f. Pline, élève de la nature

Conclusion : conserver les caractères de l'espèce et la perpétuer

B. La greffe

1. Étude lexicale
—a. Étymologie et dérivés
—b. Définitions
— —(a) Les six techniques de greffe mentionnées par les Romains
— —(b) Insero, -ere, -seui ( -serui), -situm ( -sertum)
— —(c) Insitio, -onis, f.
2. La greffe, ou comment faire la part de l'autre
—a. Théophraste : la syntaxe de la greffe
—b. Caton : la variété des possibles
—c. Varron : l'éloge de la ressemblance
—d. Virgile : la fabrique du composite
—e. Columelle : les bienfaits d'un art sans limites
—f. Pline : merveilles de l'art et hantise du mélange

Conclusion : quand l'art d'amender la nature menace l'intégrité du monde

C. Le mariage des arbres

1. Questions pour une histoire de maritus
— a. Le débat lexicologique sur l'origine de maritus
— b. Plaute, Casina : entre uir et maritus
— c. Un terme technique de la langue juridique ?
—d. Un terme technique de la langue rustique
— —(a) Un réseau de périphrases descriptives
— —(b) La spécialisation tardive de la famille du mot arbustum
— —(c) L'accouplement des arbres et des vignes
— —(d) Une constellation d'images institutionnelles
2. L'union de la vigne et de l'orme : une représentation du mariage romain
—a. Un paysage national, conforme au mos maiorum
— —(a) Régionalisme
— —(b) Patriotisme
— —(c) Vtilitas et uoluptas, ou la morale du paysage
— b. Un décor en harmonie avec les lois matrimoniales d'Auguste
— —(a) L'engagement d'Horace
— —(b) La parodie d'Ovide
— c. Un mariage défini par la complémentarité
— —(a) Division des sexes et distribution des rôles
— —(b) Columelle, la vigne et la métayère : le mariage comme societas
— —(c) Le mariage comme tissage

Conclusion : domestiquer la nature par le mariage

Conclusion : D'une matrice à un réseau métaphorique

TROISIEME PARTIE
—DIRE LA FILIATION EN TERMES VEGETAUX

Chapitre I : Une façon romaine de parler grec ?

1. Les métaphores de la vieillesse et de la fragilité

2. La jeune pousse nourrie par sa mère

3. Le fils semé par son père

4. L'enracinement du fils semé dans le sol de la cité : questions d'autochtonie

5. Les présages et les images dynastiques : le cep de vigne et le tronc d'olivier


Chapitre II : Unité de l'arbre et unité du groupe
de filiation La Référence à une « souche » commune

1. Cadres historiques

A - Les gentes comme clans

1. Les « groupes de filiation » en anthropologie

2. Sui, adgnati, gentiles : unités ou groupes de filiation romains ?
—a. Sui, domus, et familia proprio iure
— b. Adgnati et familia communi iure
— c. Gentiles, nomen, gens et familia

3. Problèmes posés par l'hypothèse de la gens comme « Roman clan »
—a. « Groupes de filiation » ou « cercles » de parents ?
—b. Structure de parenté complexe et stratégies individuelles
—c. Réalité de la gens à l'époque historique et idéologie aristocratique

Conclusion : une unité de filiation qui se pense et se donne à voir comme
un groupe


B. Sens juridiques de stirps :
groupe domestique, clan plébéien, ou lignage patricien ?

1. Non in capita, sed in stirpes : le sens juridique de stirps
— a. Comment diviser l'héritage ?
—b. La stirps, un ensemble organique
—c. Croissance végétale et succession des générations
—d. Ramification et calcul des degrés : la préfiguration des arbores consanguinitatis
e. Histoire de cet emploi

2. Stirpe / gente (Cic. de or. 1, 176) : clan plébéien ou lignage patricien ?
—a. De toto stirpis et gentilitatis iure
— b. Patriciens et plébéiens
—c. Les « branches » lignagères de la gens
—d. Le fils d'un affranchi

Conclusion : continuité et embranchement, du groupe domestique au lignage


2. Imaginaire végétal et idéologie nobiliaire

A. La stirps comme groupe de filiation, un instrument symbolique au service de la nobilitas

1. Appartenir à un lignage : avoir de la stirps
— a. La nobilitas : problèmes de définition
—b. A stirpe supremo, regiae stirpis : l'appartenance à un lignage renommé
—c. Stirps et nomen : le mépris des degrés

2. La référence à un ancêtre fondateur
—a. Un ancêtre mythique : une logique clanique
—b. Un ancêtre réel : une logique lignagère
—c. Un ancêtre « souche » ?
—d. Une origine passée aux contours flous

3. Quelques outils symboliques pour construire sa stirps
— a. Aux origines de la figure de l'« arbre » généalogique
— —(a) Les imagines
— —(b) Les libelles d'Atticus : « arbres » ou « catalogues » généalogiques ?
—b. Le tombeau des Scipions : l'ancêtre et la troupe de ses descendants

Conclusion : prépondérance du groupe sur l'embranchement

B. Se prolonger

1. Propagare stirpem, subolem procreare : devoir familial et devoir civique
—a. Un devoir envers ses parents :naturae lex
— b. Un devoir envers la cité : propagare subolem
—c. Un devoir envers son lignage : propagare genus, familiam, stirpem

2. S'enraciner dans le temps
—a. L'immortalité de la gloire
—b. Semer un arbre, faire des enfants : le souci de l'avenir
—c. Les racines du passé : antiqua stirps

3. La hantise de l'éradication
—a. La mort de tous les membres de la lignée : a stirpe, cum stirpe
— b. La ruine de la domus : a radicibus, eradicare
— c. La fin d'une dynastie : stirpem recidere, arborem euellere, prolem exstirpare

4. Recéper la lignée : une souche qui repart du pied
—a. Residua stirps : une seconde chance pour un lignage
—b. Une loi de la nature : analogie scientifique et discours polémique
—c. Un Scipion repousse pour deux Scipions coupés

Conclusion : une métaphore de la continuité lignagère
C. Pureté de la stirps

1. Le vrai fils de son clan
—a. Maiorum exempla sequi : un modèle de comportement à suivre
—b. O pietas, o sancta fides, o uera propago ! (Sil. 13, 749)
— —(a) Une formule poétique
— —(b) Le cercle des parents : de la relation père-fils au groupe de filiation
— —(c) Valeur affective de l'expression : une rhétorique de l'éloge et du blâme
— —(d) La perversion de l'idéal aristocratique : les « monstres de Sénèque »
—c. Veterisque suboles sanguinis nimium inclita (Sen. Tro. 463)

2. La dégénérescence de l'espèce
—a. L'échec du père cultivateur
—b. Le retour à la sauvagerie maternelle
—c. Noblesse innée de la souche et vice individuel acquis

3. Adultère et confusion des espèces : dubiam subolem, incerta stirpe, insitiui liberi
— a. Pudicitia maternelle, et ressemblance paternelle : le contrôle du uenter par le père
—b. Incerta stirps : le paradoxe d'un fils sans père dans le mariage
— c. Mélange, confusion, contagion : la souillure de la stirps
— d. Père légitime et père divin : la gloire d'une double filiation
—e. L'adultère romain, désordre social et non question d'honneur
— —(a) Endogamie de classe et rogatio Canuleia
— —(b) Contrôle collectif et ordre social

4. La greffe : insitus, insitiuus, insiticius, insertus
— a. La greffe d'un fils adoptif
— —(a) Le « gourmand », qui détourne l'héritage à son profit
— —(b) Le parvenu, ou la greffe absurde du moins bon sur le meilleur
— —(c) L'hétérodoxe, qui perturbe les cultes gentilices
— b. La greffe d'un usurpateur
—c. La greffe d'un intermédiaire
— —(a) Le publicain
— —(b) La nourrice

Conclusion : préserver un ordre voulu par la nature


Chapitre III : « Le Complexe de Columelle » :
L'éloge d'une filiation élective

A. La pluralité des affiliations
1. La filiation matrilinéaire : une filiation complémentaire dont le rôle s'affirme
—a. Les cognati et la définition d'une parenté dite « naturelle »
—b. La parentèle, un cercle provisoire de parents définis par rapport à ego
—c. Une filiation matrilinéaire de fait, sinon de droit

2. Métaphores végétales et côté maternel
—a. En contexte mythique ou étranger : une femme n'est pas toujours la fin de sa lignée
—b. Sous la République : stratégie rhétorique et réflexion sur l'alliance
— —(a) La souche des Gracques : une alliance entre deux pères et deux lignages
— —(b) Le faux rejeton des Metelli : Scaurus et la gloire de ses ancêtres maternels
— —(c) L'arbre de la sagesse : la « chimère » botanique d'une lignée de femmes
—c. Sous l'Empire : la revalorisation du côté maternel
— —(a) Suboles : le descendant d'un homme ou d'une femme
— —(b) Vtrumque genus, mais paterna stirps
— —(c) Prolonger sa lignée via une femme : une hypothèse tardive

Conclusion : cumul des ascendances, et discrétion des métaphores végétales exprimant la filiation maternelle

B. Le mérite contre la naissance : détourner l'imaginaire végétal

1. Les racines de l'homo nouus
— a. Racines arpinates et prestige de l'autochtonie
—b. Stirps antiquissima : « origine et commune patrie »
—c. Le premier de la lignée à venir : Caton, un agronome au service de la postérité
Conclusion : le chêne de Marius

2. La valorisation d'une filiation élective
—a. Filiation élective dans le cadre privé
—b. Adoption et transmission dynastique sous l'Empire : le choix de l'optimus princeps

Conclusion : l'autochtonie par compensation


CONCLUSION GENERALE

A. Deux réfutations, deux acquis

1. Hommes et plantes en anthropologie : fréquence de la comparaison, diversité de ses modalités

2. Aux origines de l'arbre généalogique : une métaphore de la continuité familiale

B. Bilan de l'étude sémantique, comparaison avec les images grecques

1. Acclimatation et développement des images de la semence
2. Nouvelle sémantisation des images empruntées à la reproduction végétative
3. Développement original de la notion de stirps

C. L'instrumentalisation des images empruntées aux pratiques culturales
par une nobilitas conservatrice

1. « Cultiver » sa lignée ?

2. Métaphores et idéologie : le conservatisme social des images botaniques romaines


Annexe I : Les marcottes
Annexe II : Les greffes
Annexe III : Stemma d'Isidore de Séville

Bibliographie

Index locorum
Index rerum