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CUNY-LE-CALLET Blandine  

Rome et ses monstres

2-84137-178-6 - Année : 2005 - 324 Pages - 27 €
COMMANDE


Au premier siècle avant notre ère, l’effondrement de la République romaine au profit de l’Empire survient au terme d’une longue période de crises et de conflits : des troubles provoqués par les Gracques aux guerres civiles opposant successivement Marius et Sylla, César et Pompée, Octave et Marc-Antoine, de la « guerre sociale » à la révolte de Spartacus, de la conjuration de Catilina aux émeutes sanglantes provoquées par Clodius et Milon, Rome subit une succession de terribles traumatismes. Fait sans précédent, la société romaine est au prise avec le sentiment de connaître une dégradation morale non pas seulement individuelle, mais aussi collective, qui menace son existence même.
La confrontation à une série quasi-ininterrompue de conflits, la remise en cause d’un système considéré par ceux qui le défendent comme le fondement de la civilisation, vont conduire les intellectuels à s’interroger sur la nature du mal et à tenter d’expliquer son surgissement. Comment une société peut-elle en arriver à ce degré de violence civile ? Par quel mécanisme un homme peut-il devenir le meurtrier de ses propres concitoyens ? Certains doivent-ils être tenus pour individuellement responsables de ces événements ? Ou bien existe-t-il une responsabilité collective ? Pour la première fois dans la pensée romaine, apparaît le projet d’expliquer la nature dans sa globalité, jusque dans ses manifestations les plus spectaculaires et les plus horrifiantes.
Les philosophes Lucrèce et Cicéron vont s’appliquer à théoriser l’idée d’un au-delà de l’anormalité, d’un écart insupportable par rapport à la norme, signant ce qu’il est permis d’appeler « l’acte de naissance » de la notion de monstruosité.
L’objet de cette étude est de rendre compte de l’événement conceptuel majeur que constitue l’élaboration – entre philosophie, rhétorique et religion – d’une définition du monstre dont les échos retentissent encore vivement dans la conscience contemporaine occidentale.

Ancienne élève de l'École Normale Supérieure de Fontenay-Saint Cloud, membre du “Centre d’études sur la philosophie et la rhétorique hellénistiques et romaines” (E.A. 431), Blandine Cuny-Le Callet est maître de conférences de latin à l’Université Paris XII-Val de Marne.

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SOMMAIRE

PRÉFACE
Isidore Geoffroy Saint Hilaire et la définition « scientifique » de la monstruosité 
Les problèmes posés par cette définition 
Une notion portée par le discours et l’idéologie 
Une notion aux multiples visages 
Le monstre inavoué : une notion évacuée du discours institutionnel 
Les nouveaux monstres : une notion sans cesse revivifiée 

INTRODUCTION 



PREMIÈRE PARTIE :
LE MONSTRE COMME SIGNE DES DIEUX



Chapitre I
Le monstre, transgression de la nature ? 
1 – L’absence de rapport explicite entre la définition du prodige et l’idée de transgression d’une norme naturelle 
Les interprétations étymologiques 
Monstrum 
Ostentum – portentum 
Prodigium 
Le prodige : un « signe » officiellement reconnu d’une évidente gravité 
Un des « signes » fournis par la divination 
Un signe d’une évidente gravité 
La liberté des hommes face aux prodiges 

2 – Le monstre et le prodige comme être et événement « contre-nature » 
Le prodige comme anomalie 
Le prodige comme bouleversement des frontières structurant l’espace naturel 
Portion du réel consacrée de la main de l’homme 
Portion du réel participant, par nature, du prodige 

Chapitre II
Les réactions face aux prodiges publics 

1 – La tradition religieuse romaine : interprétation et procuration des prodiges 

2 – Les hommes d’État du premier siècle face aux prodiges : respect, défiance et manipulation 
La défiance à l’égard des prodiges 
La croyance aux signes divins 
Le respect des institutions et la manipulation des prodiges à des fins politiques 
Le respect formel des institutions religieuses et de la notion traditionnelle de prodige 
La « guerre des prodiges » 

3 – Les comédies de Plaute et Térence : une vision critique du prodige 
Les organisateurs de « faux prodiges » : une parodie des prodiges et des techniques divinatoires 
Les victimes et la résistance aux « prodiges » 
Vulgarisation et incarnation de la notion religieuse de monstrum 


Chapitre III
L’élimination du monstre dans le cadre privé 

1 – Le monstre et la loi 

2 – Le monstre privé, créature inutile ou créature maléfique ? 

3 – Comment reconnaître l’anormal ? 
La sélection des enfants selon Soranos d’Éphèse 
Une question anachronique 

4 – Monstres accidentels, monstres artificiels 
Des zones de confusion entre malformations congénitales et accidentelles 
L’absence d’un vocabulaire spécifique 
Le caractère maléfique des difformités acquises 
Une claire distinction entre malformations congénitales et malformations acquises 
Les mutilations du corps, signes de déviation morale 
Les difformités acquises, signes de noblesse morale 
Les difformités accidentelles n’empêchent ni la sagesse, ni le bonheur. 

DEUXIÈME PARTIE :
LES MONSTRES DES PHILOSOPHES



Chapitre I 
La divination à l’épreuve de la philosophie 

1 – Le monstre dans la théorie divinatoire stoïcienne 
La conception stoïcienne de la nature 
La perfection de tout organisme constitué 
L’anthropocentrisme stoïcien 
Le monstre comme signe donnant lieu à divination 
La conception stoïcienne du destin et de la divination 
L’eimarménê stoïcienne 
Le monstre comme signe inscrit dans l’ordre du destin 
La liberté de l’homme face au destin 
La théorie des confatalia 
L’incompatibilité de cette théorie avec la vision du destin offerte par la religion romaine traditionnelle 
Une conception radicalement différente du rôle de la divination 
Le consentement au destin 

2 – La critique cicéronienne de la divination 
L’incompatibilité de la liberté humaine et de la conception d’un destin prédéterminé 
Le monstre comme être explicable en dehors de toute intervention divine 

Chapitre II
Lucrèce et l’explication du monstre 

1 – Le processus normal de génération 
Désir naturel et désir contre-nature 
La conception et la grossesse 
Les êtres vivants : entre singularisation et identification à l’espèce 

2 – Les causes de la monstruosité 
Le mélange défectueux des semences 
Les théories de la malformation issues du pangénétisme 
Les explications de type mécanique 
Les fragments d’embryologie épicurienne livrés par les papyrus d’Herculanum 
Une théorie de l’imprégnation ? 

Chapitre III 
Monstres exotiques et monstres fantastiques 

1 – Le monstre, une créature étrangère à un environnement naturel 

2 – La monstruosité fantastique comme évidence 

3 – La démonstration de l’inexistence des monstres fantastiques 
Une telle démonstration est-elle nécessaire ? 
La polémique de Cicéron contre les Épicuriens 
La persistance de la superstition 
Les divergences au sein des milieux intellectuels romains 
Une telle démonstration est-elle possible ? 
La démonstration par Lucrèce de l’inexistence des monstres hybrides 
La chimère entre évidence et démonstration : un cercle vicieux ? 
Les limites de l’argumentation lucrétienne 
La limite possible/impossible : la controverse entre Stoïciens et Épicuriens 

4 – La naissance du monstre fantastique ou comment la nature engendre l’illusion 
La généalogie des illusions 
Rencontre fortuite de simulacres et jeux du hasard 
Illusions d’optique, acoustiques, projections fantasmatiques 
Réel et fantastique : une équivoque proximité 


Chapitre IV 
L’usage philosophique des monstres fantastiques 

1 – Poétique et esthétique du monstre 
Le plaisir d’une élite cultivée 
Monstre fantastique et liberté de l’esprit 

2 – Le monstre au cœur de la nature : le mythe latent 
La « physique monstrueuse » dans La nature des choses 
Le problème de la « nature souveraine » 


Chapitre V
La monstruosité comme incohérence atomique et inadaptation à un environnement naturel 

1 – La création d’êtres vivants par la terre : un mode de parturition surprenant 

2 – Les monstres produits par la terre 
L’incohérence atomique des premières productions de la terre 
Le problème de l’androgynie : la monstruosité comme non-conformité à un état donné de la nature 

3 – Monstres du passé, monstres de l’avenir 
L’évolution des capacités productrices de la terre 
L’avenir de la nature : Lucrèce, fixiste ou évolutionniste ? 



CONCLUSION 


ANNEXES



Annexe 1 : Les prodiges chez Tite-Live et Julius Obsequens
Annexe 2 : Les signes divins dans La divination de Cicéron
Annexe 3 : Les procédures de conjuration appliquées aux monstres et aux prodiges impliquant des êtres vivants 
Annexe 4 :Les prodiges et signes divins associés aux événements politiques de la fin de la République (chez Cicéron, Julius Obsequens, Plutarque, Suétone
et Dion Cassius) 
Annexe 5 : La nature des choses : une physique construite contre la monstruosité 
Annexe 6 : Les mythes latents dans La nature des choses 
Annexe 7 : Les monstres fantastiques chez Cicéron, Lucrèce et Lucilius 
Annexe 8 : Les figures mythologiques associées à des phénomènes naturels dans La nature des choses 


BIBLIOGRAPHIE